Pourquoi ce concept ?
Dans beaucoup de discours contemporains, la bienveillance est présentée comme une intention noble, une qualité morale, un état intérieur à cultiver. On la décrit comme une disposition du cœur, un effort d’ouverture, parfois même une compétence à développer.
Mais dans les situations réelles — celles où les repères se déplacent, se contractent, s’inversent — cette vision ne suffit pas.
Une bienveillance trop intense peut devenir intrusive.
Une bienveillance trop frontale peut être vécue comme une menace.
Une bienveillance trop subtile peut ne pas être perçue du tout.
L’Attitude Bienveillante Sécurisante (ABS) naît de ce constat :
ce qui compte n’est pas la bienveillance en soi, mais la capacité réelle du repère à la recevoir.
ABS n’est pas une intensité de bienveillance.
Ce n’est pas une posture héroïque.
Ce n’est pas un supplément d’âme.
ABS est une écologie relationnelle : une manière d’entrer en relation qui ne dépasse jamais la capacité de réception de l’autre, et qui évite les blocages, les dérapages, les inversions.
Définition
L’ABS est une posture relationnelle qui vise d’abord à prévenir le blocage et l’activation de la menace.
Elle ne cherche pas à produire un effet, mais à maintenir un sol de sécurité partagé.
Sobre, lisible et non intrusive, elle respecte le rythme et le repère de l’autre.
Elle est sécurisante pour autrui comme pour soi, en évitant surengagement et envahissement.
Adaptée au repère inversé, elle demeure pleinement recevable pour les repères classique et bousculé.
L’ABS est le socle minimal qui permet à la relation de rester orientable, même en contexte tendu.
La métaphore ABS : un clin d’œil, mais surtout une justesse
Comme l’ABS d’un véhicule, l’Attitude Bienveillante Sécurisante :
- empêche les blocages,
- maintient l’adhérence relationnelle,
- s’adapte au terrain,
- protège dans l’imprévu,
- agit discrètement, sans s’imposer,
- sécurise sans ralentir,
- stabilise sans contraindre.
L’ABS automobile n’empêche pas d’avancer : il empêche de perdre le contrôle.
L’ABS relationnel n’empêche pas la rencontre : il empêche la surcharge, la menace, l’inversion.
Le point le plus radical : calibrer la bienveillance à partir du repère inversé
C’est ici qu'une rupture majeure se joue.
Dans la plupart des approches, on calibre la bienveillance sur un repère “moyen”, “idéal”, ou simplement “classique”.
On suppose que la bienveillance est naturellement bonne, naturellement apaisante, naturellement constructive.
La bienveillance VRÉ prend le chemin inverse grâce à l'ABS.
L’Attitude Bienveillante Sécurisante est calibrée à partir du repère inversé.
Le repère inversé est celui qui reçoit à rebours, celui pour qui la bienveillance peut devenir une menace, celui qui transforme le geste en son contraire.
Pourquoi partir de là, de ce repère inversé ?
Parce que si un geste est recevable pour un repère inversé, il le sera pour tous les deux autres repères : classique et bousculé.
Et parce que si un geste n'est pas recevable, il risque d’être intrusif pour un repère bousculé, ou sur‑interprété par un repère classique.
Le repère inversé devient alors le point d’ancrage, le seuil minimal de recevabilité, le lieu où se teste la non‑violence réelle du geste.
Ce n’est pas un héroïsme relationnel.
Ce n’est pas un sacrifice.
C’est une écologie : une manière de concevoir la relation à partir du point le plus sensible, pour que tout le reste devienne possible.
Les gestes qui composent ABS
La bienveillance universellement recevable n’est pas une technique.
C’est une manière d’habiter la relation :
- Elle commence par une attention non intrusive : voir le repère tel qu’il est, sans chercher à le corriger, à le rassurer, à le redresser.
- Elle se poursuit par un ajustement fin : offrir un geste qui ne dépasse pas la zone de sécurité biosociologique du repère, un geste qui ne demande pas plus que ce qu’il peut accueillir.
- Et elle s’accomplit dans une offre sans exigence : une parole, une présence, un mouvement qui restent vivables même s’ils sont reçus à l’envers.
Ce n’est pas une bienveillance qui cherche à transformer.
C’est une bienveillance qui cherche à ne pas blesser.
Ce que cela change dans la relation aux repères
- Avec un repère classique, cette attitude évite la sur‑intensité, la sur‑interprétation, la sur‑sollicitation.
- Avec un repère bousculé, elle crée un espace stable, respirable, sans pression.
- Avec un repère inversé, elle devient une forme rare de non‑violence : un geste qui ne déclenche pas la menace, qui ne renforce pas la défense, qui ne nourrit pas l’inversion, ni l'aversion.
Elle ne cherche pas à “remettre le repère à l’endroit”.
Elle cherche à rendre la relation possible, même dans la dissonance.
Le principe fondamental : deux responsabilités, un même soin
Dans toute relation, deux dynamiques coexistent, mais elles n’appartiennent pas au même acteur.
Les confondre crée de la pression.
Les distinguer crée de la sécurité.
1. La recevabilité : un devoir et une intelligence relationnelle du donneur
La recevabilité n’est pas un état intérieur.
Ce n’est pas une intention.
C’est une responsabilité active.
Elle appartient à celui qui pose le geste bienveillant.
C’est à lui :
- d’ajuster,
- de moduler,
- d’alléger,
- de ralentir,
- ou de renoncer.
C’est à lui de s’assurer que son geste ne dépasse jamais la capacité réelle du repère, même si celui-ci dit “oui”, même s’il sourit, même s’il ne dit rien.
La recevabilité est une intelligence relationnelle :
une manière de sentir le milieu, de respecter les limites, d’éviter la surcharge.
C’est un devoir de non‑violence structurelle qui est attentif au consentement.
2. Le consentement : un droit du receveur
Le consentement appartient à celui qui pourrait accueillir le geste.
Et comme le rappelle le droit :
Le consentement est la manifestation de volonté par laquelle une personne accepte librement et de manière éclairée de s’engager.
Le consentement est un droit, pas une validation.
- Un droit de dire oui.
- Un droit de dire non.
- Un droit de ne rien dire.
- Un droit de changer d’avis.
- Un droit de ne pas se justifier.
Un droit qui ne peut jamais être arraché, pressé, suggéré, mimé ou supposé.
3. ABS : ce qui protège l’un et l’autre
ABS intervient avant le consentement et met en responsabilité l'entité (individu ou collectif) en amont de ces actes de bienveillance.
Elle crée un milieu où le consentement pourra exister sans pression, sans surcharge, sans enjeu caché.
ABS protège :
- le donneur, en l’empêchant d’être intrusif malgré lui,
- le receveur, en l’empêchant d’être pressé malgré lui.
ABS est le geste qui ne force pas, ne dépasse pas et qui reste vivable même dans les repères inversés.
ABS est ce qui rend possible une relation où chacun reste libre, chacun reste intact.
En résumé
La recevabilité est un devoir et une intelligence relationnelle du donneur.
Le consentement est un droit du receveur.
ABS est ce qui protège l’un et l’autre.
ABS et la dynamique en spirale positive VRÉ
La bienveillance universellement recevable est la traduction relationnelle de la spirale positive VRÉ en 4 temps :
- dans le temps Vivant, elle accueille ce qui est, sans forcer ;
- dans le temps Robuste 1, elle sécurise sans enfermer ;
- dans le temps Émergent, elle laisse apparaître ce qui peut naître ;
- dans le temps Robuste 2, elle accueille l’imprévu sans se contracter.
Elle est la forme relationnelle d’un milieu non performatif.
L'ABS participe au temps 2 pour sécuriser les milieux, et en situation, pour sécuriser les interactions.
→ Accéder à la page dédiée : La dynamique VRÉ en une spirale positive en 4 temps
La place d'ABS dans ABOR
ABOR n’est pas une méthode de bienveillance.
ABOR est une méthode de recevabilité.
La bienveillance universellement recevable devient alors son principe cardinal :
la bienveillance n’a de valeur que si elle peut être reçue.
ABS irrigue RÉVA, AIR‑S et la stratégie coopérenne.
- Dans RÉVA, elle contribue à l'élaboration d'une interaction recevable
- Dans AIR-S, elle sécurise l'émetteur de la critique, et particulièrement pour lui rendre recevable l'accusé de réception constructif de la critique
- Dans la stratégie coopérenne, elle facilite l'entrée en coopération avec des parties prenantes avec qui on entre en relation et la vie de la coopération avec des parties prenantes dont les repères seraient inversés ou bousculés.
Elle en est le fil discret, la condition de possibilité, le geste minimal.
Approche classique vs ABS
|
Approche
bienveillante |
Attitude
Bienveillante |
|
|
Point de départ |
Expression spontanée de chaleur, d’empathie, de proximité |
Installation d’un cadre lisible et sécurisant |
|
Intention |
Montrer sa bienveillance |
Éviter le blocage et maintenir la régulation. Recevabilité |
|
Effet recherché |
Créer du lien |
Permettre que le lien puisse exister. |
|
Signal envoyé |
"Je veux ton bien" (peut être perçu comme
intrusif). |
"Je suis prévisible et je ne demande rien" |
|
Référence implicite |
Un repère “moyen”, “idéal” ou “classique”. |
Le repère inversé comme seuil minimal de recevabilité. |
|
Tonalité |
Chaleureuse, expressive, parfois démonstrative |
Sobre, stable, non intrusive |
|
Rapport au rythme |
S’ajuste à son propre élan |
S’ajuste au rythme de l’autre |
|
Rapport à la vulnérabilité |
La bienveillance est supposée apaisante. |
La bienveillance peut être menaçante : elle doit être
calibrée. |
|
Place de la sécurité |
Présupposée (par essence, la bienveillance va créer de la
sécurité) ou secondaire. |
Centrale : la zone de sécurité biosociologique est le
milieu de référence. |
|
Éthique relationnelle |
C’est l’intention bienveillante qui compte |
C’est la recevabilité qui compte |
|
Face à un repère inversé |
Peut être perçue comme intrusive ou menaçante |
Reste contenante et prévisible |
|
Face à un public hétérogène |
Risque de convenir à certains mais pas à d’autres |
Compatible avec tous les repères |
|
Effet sur le Vivant |
Risque de "blocage des roues" (sidération ou
conflit). |
Maintien de la direction et de la lisibilité du lien. |
|
En cas d’échec |
Risque de l’interpréter comme de la résistance voire comme
de la mauvaise volonté. |
Interprété comme un signal de repère inversé et d’un besoin
de sécurité non suffisamment nourri |
Ce tableau met en évidence que l’ABS ne remplace pas la
bienveillance classique :
elle en est le socle sécurisant.
Des cousinages : ABS et les pratiques de maraude
Certaines pratiques décrites dans des référentiels de maraude — respect du refus, absence de jugement, posture physique adaptée, écoute fine, clarification, prise en compte du contexte, formation continue — entrent en résonance avec l’esprit d’ABS.
Ces cousinages ne signifient pas que les référentiels reposent sur ABS : ils témoignent simplement d’une même exigence de justesse relationnelle, issue de généalogies différentes.
Une page secondaire explore ces résonances, sans décliner ABS pour la maraude, et renvoie vers les référentiels existants.
→ Accéder à la page dédiée : Écologies voisines : ABS et les référentiels de maraude
Deux exemples
Exemple 1 : Individu face à un individu de repère inconnu
Situation
Vous rencontrez un collègue pour la première fois.
Approche classique
« Bonjour ! Je suis ravi de vous rencontrer ! N’hésitez pas si vous avez besoin, je suis là ! »
→ Pour un repère classique : agréable.
→ Pour un repère inversé : peut sembler envahissant ou stratégique.
Approche ABS
« Bonjour. Nous allons travailler ensemble sur ce projet.
Voici le cadre et les prochaines étapes du projet.
Si vous avez des questions ou besoins spécifiques, nous pouvons les préciser et y travailler. »
→ Ton posé.
→ Clarté.
→ Pas d’intrusion émotionnelle.
→ L’espace reste ouvert sans pression.
L’ABS parle d’abord au système nerveux autonome.
Exemple 2 : Individu face à un public hétérogène
Situation
Vous animez une réunion avec des profils très différents.
Approche classique
Ton très enthousiaste, interaction immédiate, tour de table émotionnel, brise-glace.
→ Certains adorent.
→ D’autres se ferment.
Approche ABS
« Voici le cadre de la séance.
Les objectifs.
Le temps prévu.
Chacun pourra intervenir à son rythme.
Vous êtes libres de participer de la manière qui vous convient. »
→ Prévisibilité.
→ Autorisation implicite.
→ Aucun forçage.
Ensuite seulement, on peut ouvrir vers plus d’interaction si le milieu devient émergent.
Conclusion
L'Attitude Bienveillance Sécurisante est une manière d’entrer en relation qui reste possible pour tous les repères — y compris le repère inversé, et en se calibrant sur le repère inversé.
Elle ne cherche pas à transformer.
Elle cherche à ne pas nuire.
Et c’est précisément cela qui rend la transformation possible.
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