Une illusion perceptive de la Bienveillance : donner plus que recevoir

Dans notre société, beaucoup expriment le sentiment de « Je donne plus que je ne reçois ». Cela concernant à la fois un sentiment général sur la vie, et aussi dans certaines des sphères de vie (couple, famille, travail, amis, ...)

Ce sentiment est sincère, MAIS il repose sur une illusion perceptive produite par trois mécanismes du vivant : biologique, relationnel et écologique.

1. Biologiquement : le 80/20 du nerf vague crée une cécité naturelle

Le nerf vague associé au Système Nerveux Autonome (SNA) transmet :

  • 80 % d’informations du corps vers le cerveau (afférences)
  • 20 % du cerveau vers le corps (efférences)

Mais nous n’avons conscience (et encore, en partie) que des 20 %.

Les 80 % sont :

  • silencieux
  • automatiques
  • non verbaux
  • non intentionnels
  • non perçus

Notre cerveau reçoit donc énormément d'informations bien utiles, dont certaines vitales, mais nous ne le percevons pas.

Le corps est soutenu en permanence par un flux invisible de régulations qui, la plupart du temps, sont d'une précision et d'une complexité admirable - et très peu admirée.

2. Relationnellement : la bienveillance reçue est majoritairement invisible

Dans une relation interpersonnelle ou dans un collectif, la bienveillance reçue est faite de :

  • de confiance,
  • des micro‑ajustements,
  • l'absence de jugement,
  • des régulations implicites,
  • un climat de sécurité,
  • des gestes de protection silencieux,
  • de la co‑régulation spontanée,
  • une attention diffuse,
  • une fluidité dans la relation.

Plus globalement, il y a tous les geste de bienveillance que nous trouvons normal qu'ils nous soient destinés, voire acquis, à tel point qu'on ne les voit pas (plus). Par contre, notre attention est portée sur la bienveillance qui ne vient pas (absence de bienveillance) et la malveillance dont on est le sujet.

Tout cela bien souvent n’est pas compté - nous ne le comptons pas.

Tout cela n’est pas nommé.

Tout cela n’est pas visible.

Et pourtant, c'est tout cela qui nous nourrit pour pouvoir donner. D'ailleurs, c'est souvent quand tout cela manque ou que tout cela reste invisible que l'épuisement à donner s'installe outre le fait d'avoir oublié de prendre soin de soi. L'oubli de soi, constituant une invisibilisation de ce qui régule notre santé physique, psychique et sociale.


3. Écologiquement : la sève brute est invisible, la sève élaborée est visible

Dans un arbre, tel que le hêtre utilisé comme métaphore pour la bienveillance :

  • la sève brute (ce qu’il reçoit) est souterraine, silencieuse, invisible
  • la sève élaborée (ce qu’il donne) est visible : feuilles, fruits, ombre, oxygène

Un hêtre pourrait dire : « Je donne plus que je reçois » ,… s’il ne voyait pas ses racines et ce qui y circule.

Nous, hêtres-êtres, faisons la plupart d'entre nous la même erreur.

Le renversement de la bienveillance vivante et régénérative : ce n’est pas que nous recevons peu, c’est que nous voyons mal ce que nous recevons

Le sentiment « je donne plus que je reçois » n’est pas un mensonge ni la manifestation de notre grande ingratitude.

C’est une illusion culturelle construite sur une systématisation de l’invisibilisation des flux entrants.

La réalité du vivant peut s'exprimer de la suivante suivante et mériterait d'être imprimée sur tous les murs et dans nos consciences :

Nous recevons toujours plus que ce que nous percevons.

Nous donnons toujours moins que ce que nous croyons.

Non par égoïsme,

mais parce que le vivant fonctionne ainsi :

il se base sur beaucoup d’afférences à partir desquelles il produit des transformations lentes, et réagi de manière ajustée.

Conséquence : la bienveillance n’est pas un effort moral, mais un métabolisme

La bienveillance dépend :

  • de ce que nous recevons
  • de ce que nous faisons circuler, en filtrant ce qui peut l'être tel quel, ce qui doit être écarté et ce qui nécessite un travail d'alchimie
  • de ce que nous pouvons bonifier et transformer
  • de ce à quoi nous pouvons contribuer, et ce que nous pouvons donner,
  • là où le vivant a réellement besoin, 
  • et sans nous épuiser.


On retrouve là le mantra de la bienveillance :

Recevoir,
faire circuler, bonifier, 
protéger, contribuer et donner
là où la vie a réellement besoin de nous, 
à la juste mesure de nos forces.

Dans ce mantra, “recevoir” n’est pas un verbe passif : c’est un acte de conscience, un geste qui rend visible l’invisible.

Et pour cela, la sécurité est première pour être en capacité de recevoir en conscience.

La perception biaisée de la bienveillance reçue dans le rapport sur le bonheur 2025 de l'ONU

Dans mon article du 20 mars 2025 (journée internationale du bonheur), La bienveillance dans le rapport sur le bonheur 2025 de l'ONU, j'évoque deux extraits du rapport qui mettent l'accent sur 3 aspects :

  • Une tendance de l'humain à sous-estimer la bienveillance qu'il reçoit,
  • ce qui rend "inutilement malheureux" en conduisant à l'isolement relationnel, notamment chez les jeunes adultes.
  • Une tendance qui peut faire l'objet d'interventions efficaces, se traduisant notamment par du tissage relationnel.


L'illusion perceptive n'est donc pas une fatalité : on peut s'atteler à rendre visible l'invisible, et c'est dans l'air du temps puisque l'ONU s'y intéresse et promeut de tels programmes d'intervention qui mériteraient d'être généralisés dans à toutes les échelles de notre société. 

Les Passeur-Alchimistes ont dans leurs missions de rendre l'invisible visible et de pouvoir réduire cette illusion qui conduit à des bienfaits aux niveaux individuel, interpersonnel, collectif et sociétal.

Les bienfaits d'une réduction de l'illusion perceptive de la Bienveillance

Travailler à rendre visible une partie de l'immensité de l'invisible de bienveillance que nous recevons apporte de multiples effets en cascade, avec un effet rayonnant dans toutes les sphères de vie, et autour de soi. Cet effet en cascade peut être mis en évidence à travers la chaîne logique suivante :

1. La Conscience

Ce qui n’est pas visible n’est pas connu. Ce qui circule en silence — les liens, les influences, les attentions — reste hors du champ de la conscience. Si nous ne prêtons pas attention à la sève, nous ne voyons que le bois mort.

2. La Valeur

Ce qui n’est pas connu n’est pas apprécié à sa juste valeur. On ne peut reconnaître la beauté, la nécessité ou la fragilité de ce qu’on ne perçoit pas. Si l'on ignore le travail des racines, on ne comprend pas l'importance de la pluie.

3. La Protection

Ce qui n’est pas apprécié n’est pas protégé. Sans reconnaissance, il n’y a ni soin, ni vigilance, ni engagement. On laisse dépérir ce dont on n'a pas mesuré le prix.

4. La Robustesse

Ce qui n’est pas protégé ne peut être robuste. Ce qui n’est pas soutenu s’érode, se fragilise, se perd. Une forêt dont on ne protège pas l'invisible finit par s'effondrer au premier vent violent.

La spirale positive

Donc réduire l'illusion perceptive de la bienveillance conduit successivement à :
  1. Connaître l'invisible qui devient visible
  2. Apprécier ce que l'on a appris à connaître, voire quelques fois, s'en émerveiller. L'appréciation conduisant à l'émotion de gratitude (émotion positive qui fait du bien) et à l'expression de la gratitude (renforce le lien social)
  3. Ce qui représente de la valeur à nos yeux nous amène à en prendre soin.
  4. Prendre soin de ce qui importe nous rend plus robustes, rend nos écosystèmes plus robustes et la bienveillance plus robuste.


Exemple 1 :  le couple

Dans un couple, il y a beaucoup d'invisible qui se construit par habitude : du visible rendu invisible par la quotidien qui se répète :
  • la contribution de l'autre dans la vie domestique et parentale (la plupart du temps, action de la femme),
  • l'écoute bienveillante de l'autre qui semble acquise, inconditionnelle,
  • la fidélité de l'autre,
  • ses petits gestes d'attention du quotidien,
  • sa patience ... qui peut contraster éventuellement avec sa propre impatience,
  • un soutien et une stimulation quand on a un coup de mou,
  • la sécurité psychologique que l'autre apporte.
Ce travail sur l'invisible mérite évidemment d'être mené à deux, sachant que la liste donnée précédemment n'est pas exhaustive, ni genrée (à l'exception du premier item de la liste).

Une façon de réduire cette illusion est de périodiquement se questionner sur ce que serait notre vie de tous les jours dans tous ses recoins sans l'autre. Il se trouve que psychologiquement, poser ce questionnement à partir de ce qu'on pourrait perdre plutôt qu'à partir de ce qu'on reçoit, s'avère plus percutant.

Exemple 2 :  24 heures d'impacts sociaux et écologiques

Après l’invisible relationnel, voici l’invisible systémique qui structure nos vies quotidiennes.

Si l'exemple du couple n'est pas parlant pour tout le monde, en revanche ce n'est pas le cas de notre vie quotidienne d'individus d'une société dite "développée".

Considérons la sur 24 heures, avec des flux entrants (ce que l'on prend et/ou reçoit) et des flux sortants (ce que l'on rejette) qui sont deux grandes boites noires d'invisibilité à la fois sur l'origine des flux entrants et la destination des flux sortants. Se combinent aussi les impacts sociaux et écologiques.

Je vais simplement évoquer ici rapidement une démarche que je développerai dans un article à venir. Je vais l'exprimer à la première personne du singulier.

Je me réveille le matin. Mon premier geste : allumer la lumière de ma lampe de chevet, puis ...
STOP ! Arrêtons-nous à ce geste, et à l'instar de l'exemple précédent, imaginons que la lumière ne s'allume pas ? puis que successivement :
  • l'eau chaude de ma douche soit glaciale,
  • ma machine à café ne fonctionne pas, et impossible de faire chauffer de l'eau pour ma solution B : le filtre à café
  • l'écran de mon téléphone qui devait se charger cette nuit ne fait que refléter mon image sur fond noir
  • et entre parenthèse, j'ai froid car plus de chauffage.
  • impossible de faire décongeler le reste de baguette que j'avais mis au congélateur en vue d'un petit déjeuner,
  • je sors de mon appartement pour prendre l'ascenseur qui bien sûr est en panne car la coupure d'électricité est générale,
  • et ...
Puis l'électricité revient quelques temps après, parce que forcément elle revient puisque ceux qui nous doivent l'électricité font ce qu'ils ont à faire pour nous rendre notre dû le plus vite possible. C'est indépendamment des raisons qui en réalité ne nous intéresse par vraiment, aussi peu que ce que cela nécessite comme actions, comme effectifs humains et comme niveau de sollicitation de ces humains. Une fois l'électricité revenue, nous retrouvons notre train-train quotidien bien huilé - par d'autres -.

La plupart des choses dont nous bénéficions, gratuitement ou en les payant, sortent d'une boite noire. Nous ne savons pas d'où elles viennent vraiment, quelles ressources de la planète ont été utilisées, ni les conditions de travail de toutes les personnes qui sont intervenues dans la longue chaîne qui aboutit aux produits et services que nous consommons.

Il y a une autre boite noire : celle de tout ce que nous rejetons : nos ordures, nos eaux usées, nos rejets des fumées de la combustion (chauffage, voiture), les calories que renvoient à l'extérieur nos climatiseurs, ...

Autant de choses invisibles qui nous font manquer de bienveillance envers d'autres humains et envers le vivant.

Rendre visible une partie de cet invisible nous permet d'adopter des comportements de consommation plus bienveillants. Un niveau d'invisibilité qui ne cesse de croitre avec l'industrialisation de nos sociétés. La masse d'invisibilité augmente conjuguée à une tendance forte à une culture de l'invisibilisation de ce qui rend notre vie confortable. En quelque sorte, plus nos sociétés évoluent, plus nous développons notre cécité.

Conclusion questionnante

Du micro, relationnel et proche (exemple 1) au macro, sociétal et lointain (exemple 2), l’invisible mérite d'être dévoiler pour cultiver une bienveillance vivante et régénérative.

Alors, entre nous, ou entre vous et vous :

« Quels sont vos invisibles à vous, et ça vous fait quoi de les voir et les considérer ? »


Page connexe : Recevoir et donner en fil rouge du mantra de la bienveillance

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