Le "ET pondéré" pour remplacer le "grand méchant OU"



Cette page propose la culture d'une capacité individuelle et collective permettant de transformer le schéma délétère unicité/concurrence/exclusion trop répandu dans note société en un schéma gagnant-gagnant pluralisme/coopération/inclusion.

Le “ET pondéré” est la capacité à maintenir ensemble des perspectives apparemment opposées en leur attribuant un poids réfléchi et constructif plutôt qu’en les opposant.

Le piège de la polarisation : le grand méchant OU

Dans un monde où l'information circule à grande vitesse et où l'affirmation de soi est souvent synonyme de confrontation, nous sommes constamment sollicités par une logique binaire, celle du « Grand Méchant OU ».

Ce « OU » n'est pas un simple choix. C'est un mécanisme d'exclusion et de simplification radicale :

  • « C'est blanc OU noir. »
  • « C'est ma vérité OU ton mensonge. »
  • « C'est ma solution OU l'échec. »

Le « grand méchant OU » nous pousse à percevoir les désaccords non pas comme des perspectives complémentaires sur une même réalité, mais comme des forces antagonistes qui s'annulent mutuellement. Il nourrit le conflit, l'épuisement psychologique et la rupture des liens, car il nie la richesse de la nuance et la possibilité que plusieurs vérités puissent coexister.

Conséquence : Face à une réalité complexe, le « OU » nous impose de trancher, de désigner un vainqueur et un vaincu, nous privant ainsi des bénéfices de la coopération et de l'intelligence collective.


Culture de la Bienveillance : La puissance du « ET pondéré »

À cette logique de l'exclusion, je propose une alternative basée sur le principe dialogique pensé par Edgar Morin, incarné par une capacité essentielle à la bienveillance et à la maturité collective : le « ET pondéré ».

Edgar Morin définit le principe dialogique comme suit :

Le principe dialogique est « l'association complexe (complémentaire/concurrente/antagoniste) d'instances, nécessaires ensemble à l'existence, au fonctionnement et au développement d'un phénomène organisé » (Morin, 1986).

En termes plus simples :

  • C'est la capacité de la pensée à maintenir la dualité au cœur de la réalité.
  • C'est reconnaître que des termes qui semblent logiquement s'exclure (antagonistes) ou s'opposer, sont en réalité inséparables, complémentaires et nécessaires l'un à l'autre pour exister. 

Le « ET pondéré » est l'art de reconnaître, d'intégrer et de valoriser simultanément des perspectives, des besoins ou des solutions qui, de prime abord, semblent incompatibles. Il ne s'agit pas d'un « ET » naïf qui additionne tout sans discernement, qui remplacerait simplement A OU B  par 50%A ET 50% B, mais d'un « ET » qui pèse, nuance et articule les éléments pour créer un ensemble plus riche que la somme des parties.

C'est la capacité à dire :

« J'entends ton point de vue ET je maintiens le mien, ET ensemble, ces deux perspectives nous donnent un aperçu plus complet de la réalité. »

"ET pondéré" et discernement

Le « ET pondéré » est à la fois une posture et une capacité, qui s'articulent avec la capacité de discernement

Le « ET pondéré » est la mise en œuvre pratique d'un des enjeux du discernement. Discerner, ce n'est pas séparer pour choisir un camp, mais séparer pour comprendre ce qui doit être maintenu et ce qui doit être associé.

C'est ce qui nous permet d'introduire des nuances apparemment contraires, mais vitales pour l'équilibre. Par exemple faire cohabiter deux des postures du fondement des postures du hêtre de la bienveillance (Responsabilité ET pondéré Insouciance) :

  • Savoir mettre une dose d'insouciance dans une situation où il faut prendre ses responsabilités. L'insouciance, ainsi pondérée, devient une légèreté qui prévient la panique et le surmenage, permettant une prise de décision plus sereine et efficace.
  • Inversement, savoir garder une dose de responsabilité dans une situation où l'on pourrait se lâcher totalement (fête, vacances, etc.). Cette pondération assure que la liberté reste bienveillante, en se protégeant soi-même et en respectant les autres.
A l'échelle de la conception de la bienveillance que je propose sur autourdelabienveillance.fr, on peut constater que le côté innovateur de plusieurs éléments de modélisation est directement le produit d'une approche "ET pondéré". Notamment :
  • L'introduction de l'enjeu "Faire face au mal" à côté de "faire du bien" et "ne pas faire de mal" dans les 3 enjeux de la bienveillance, ressort de l'idée d'une tolérance pondérée par de l'intolérance : la bienveillance promeut la tolérance ET invite à l'intolérance face à l'inacceptable. Ce qui donne de la robustesse à cette conception de la bienveillance (le ET pondéré étant un mécanisme de robustesse évoqué dans la page Bienveillance et robustesse)
  • L'introduction d'un segment "Absence de bienveillance" dans l'échelle de la bienveillance, entre les segments "Malveillance" et "Bienveillance", permet de sortir d'une vision binaire. La pondération s'entend ici par le fait que ce nouveau segment n'a rien de neutre.
  • La conception de la bienveillance en 4 dimensions indissociables s'est refusée à séparer la nature et l'humain, et à faire de la nature une dimension singulière. La nature est potentiellement dans toutes les dimensions évoquées.
Plus généralement, associé à la curiosité et l'exploration, le "ET pondéré" a permis à ces travaux de modélisation de traverser des disciplines très diversifiées et de produire de la fécondité.

Ce principe d'articulation fine entre des impératifs contradictoires trouve un écho dans l'idée d'APQP-AQN ("Aussi Peu Que Possible ET Autant Que Nécessaire"), que j'ai développée dans l'article APQP-AQN sur lesverbesdubonheur.fr avant mon travail de modélisation de la Bienveillance. Qu'il s'agisse de gestion des ressources, de la présence de l'État ou de l'éducation des enfants, l'APQP-AQN est la mise en œuvre de la pondération pour atteindre l'équilibre le plus juste et le plus autonome possible.

L'Arbre du « ET Pondéré » : une métaphore de la complexité

Pour mieux saisir la dynamique du « ET Pondéré » et la force de cette articulation, prenons le même exemple que pour présenter les fondements de la bienveillance, un arbre particulièrement robuste : le Hêtre qui relie les contraires. Cette métaphore illustre comment une capacité clé de la Bienveillance peut être le moteur de la résilience face aux tensions et aux oppositions.

Un hêtre composé de :
  • Racines - les Polarités. Elles sont les forces brutes, les contraires ou les complémentarités que la vie nous impose (Responsabilité ET Insouciance, Liberté ET Cadre, etc.). Elles sont nécessaires et doivent être nourries ensemble.
  • Le Tronc - la Pondération. Il est l'acte de discernement et d'articulation. C'est le « ET » qui relie et donne un sens unique à ces forces, à une situation du moment donnée, empêchant les polarités de se déchirer
  • Les Fruits . C'est l'épanouissement de la Bienveillance, les solutions robustes, la coopération et la résilience collective.

Des Piliers du « ET pondéré »

Voici 3 piliers qui se dégagent, qui sont autant de capacités de base constituant la capacité "ET pondéré" :

  • La reconnaissance dialogique : admettre que le point de vue de l'autre est un fragment valide d'une même réalité. À l'image des neuf personnes observant la Statue de la Liberté sous différents angles dans mon article Point sur les I sur les points de vue - Chronique sur la Bienveillance - Episode 22 ; chaque point de vue est réel dans son contexte.
  • La pondération (Nuance) : mesurer la valeur, la pertinence ou le poids de chaque perspective, non pas pour l'éliminer, mais pour lui accorder sa juste place dans la co-construction de la solution. La pondération introduit l'éthique et distingue le jugement (Est-ce une observation ou une interprétation ? Est-ce un besoin essentiel ou une préférence ?).
  • L'articulation inclusive : Chercher activement les points de jonction et les chemins permettant à des énergies diverses (ex: réduire la pauvreté ET prôner la sobriété heureuse) de se conjuguer plutôt que de s'opposer. Un enjeu d'importance : s'inscrire dans une dynamique de coopération gagnant-gagnant.

Exemple de discernement en termes de pondération :

Intéressons-nous à un enjeu crucial pour la bienveillance et pour le "ET pondéré" : la non-confusion entre Faire du Bien et Faire Plaisir. Le « ET Pondéré » n'est pas une injonction à l'addition permanente. Si, en moyenne, ces deux actions peuvent et doivent cohabiter (Faire du Bien ET Faire Plaisir), il existe des situations de crise ou d'éducation où elles deviennent momentanément antagonistes.

Dans ces cas, le « ET Pondéré » nous oblige à distinguer ce qui est nécessaire au bien-être à long terme (le Bien, parfois douloureux) de la satisfaction immédiate (le Plaisir). La pondération impose alors un choix temporaire vers le Bien, tout en reconnaissant le besoin de Plaisir qui devra être satisfait plus tard. Le "ET" se réalise par une séquence d'actions, non par une action unique.

Faire plaisir correspond donc souvent à une logique binaire (plus confortable mais pas nécessairement bénéfique), tandis que faire du bien implique un discernement, une pondération réfléchie des besoins réels, des conséquences durables et des tensions inévitables.

Un "ET pondéré" bien ordonné ...

Intéressons-nous à un duo qui interpelle notamment le 3ème enjeu éthique de confrontation à la malveillance : "Douceur ET fermeté".

En m'appuyant sur le premier des 2 enjeux d'éthique ("Faire du bien"), il y a une primauté à la douceur. La douceur se suffit à elle-même dans un environnement ou une relation paisible.

Quand il s'agit de confronter un problème de bienveillance, ou de fixer une limite à autrui, par bienveillance à soi-même en gardant l'objectif d'être bienveillant envers lui, il s'agit alors de faire preuve de fermeté.
La théorie polyvagale nous invite également à la primauté de la douceur dans ce genre de situation où il faut activer "douceur ET fermeté", et bien dans cet ordre. 

Pourquoi ? Le corps humain est programmé pour rejeter le message d'un système nerveux menaçant. Si on commence par la fermeté sans la douceur préalable, l'autre se mettra sur la défensive (mode "fuite ou combat"), et le message sera rejeté, même s'il est juste et bienveillant. La douceur établit le lien et l'empathie, ouvrant ainsi le canal pour que la fermeté (le cadre, l'exigence) soit reçue le mieux possible et intégrée.

Quand il faut faire preuve de fermeté, c'est la douceur qui doit lui ouvrir la porte et non la colère

Ce processus met en évidence les situations où il ne s'agit pas seulement de trouver une bonne pondération entre les composantes du ET, mais aussi de trouver le cas échéant le bon ordonnancement entre ces composantes, là encore en faisant preuve de discernement en fonction de la situation et des interlocuteurs. Pour l'illustrer rapidement, la primauté à la douceur qui peut être considérée comme un principe général, n'est pas forcément opportun face à une personne dont son histoire fait que son système nerveux reçoit l'expression de la douceur comme un signal de danger.

Une même intention bienveillante peut produire des effets non bienveillants
si elle n’est pas ajustée au contexte, à la personne et au moment.

Comment développer la capacité au « ET pondéré » ?

Le « ET pondéré » n'est pas une compétence innée, mais une posture de vie qui se cultive au quotidien. C'est l'un des socles de la Bienveillance vivante et régénérative.

Action Basée sur le OU (Conflit)

Action Basée sur le ET Pondéré (Co-construction)

Je ne suis pas d'accord avec toi. (Jugement inconditionnel de la personne)

Je ne suis pas d'accord avec ce point spécifique, ET je suis curieux d'entendre ce qui le fonde. (Réponse conditionnelle et ouverture)

Il faut choisir entre les deux ! (Logique exclusive)

Explorons les deux pistes simultanément – voire d’autres ? -  pour comprendre ce qu'elles nous apprennent, ET voyons si on peut les combiner en une troisième voie. (Logique exploratoire et intégrative)

C'est mon idée qui est la meilleure et la tienne produirait des conséquences catastrophiques. (Compétition de l'ego)

Ton idée apporte un éclairage crucial sur ce besoin, ET mon idée adresse la contrainte technique. Comment les articuler ? (Coopération des fragments)

L'impact sur notre santé physique, psychique et sociale

Pratiquer le « ET pondéré », c'est choisir la prévention plutôt que la réparation. C'est :

  • Réduire les tensions et les conflits inutiles : La meilleure tension ou le meilleur conflit est celle/celui qui n'est pas produit par manque de bienveillance et d'écoute (de soi-même et d'autrui). Car le "ET pondéré" est une capacité relationnelle, mais aussi une capacité pour la vie intérieure, quand il s'agit de discuter entre soi et soi.
  • Enrichir sa compréhension par l'ouverture : Sortir de l'interprétation pour revenir à l'observation et intégrer la complexité.
  • Favoriser la curiosité et la créativité : Les solutions les plus robustes naissent de l'hybridation des idées.
  • Nourrir le lien social : Passer de la confrontation stérile à l'appréciation mutuelle et à l'inter-coopération. Ce qui met en lien le "ET pondéré" avec l'idée de relation transformatrice.

Conclusion

En cultivant le « ET Pondéré », nous pouvons faire de la complexité non plus une source de tension, mais un levier puissant pour construire une Société et des Territoires de la Bienveillance plus riche, plus résiliente et fondamentalement plus humaine.

La bienveillance n’est ni une indulgence sans limite, ni une complaisance qui satisfait le plaisir immédiat : elle consiste à répondre à ce qui est réellement utile et nécessaire, en ajustant nos actions à la situation — un “ET pondéré” qui se déploie avec discernement et juste mesure.

La bienveillance donne toujours la primauté à la douceur, avec discernement, même s'il s'agit de faire preuve de fermeté.

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