Dans la vie quotidienne comme dans les situations critiques, nous confondons souvent non‑décision et décision de ne pas agir.
Cette confusion modifie profondément la manière dont nous nous jugeons, dont nous jugeons autrui, et dont nous interprétons les gestes — ou les absences de gestes — de bienveillance.
Elle peut conduire à une autoculpabilisation injuste, à des accusations infondées, à des malentendus relationnels, à des erreurs d’interprétation, à des ruptures de confiance, ou, à l’inverse, à une minimisation de responsabilités réelles. Clarifier cette distinction est un geste de bienveillance envers soi, envers l’autre, et envers le milieu.
Clarifier cette distinction est donc un geste de bienveillance envers soi, envers autrui (individu, collectif, écosystème), et envers le milieu.
La non‑décision : un état du vivant, pas un choix
La non‑décision n’est pas un refus d’agir.
C’est un état où la décision n’est pas encore accessible.
Elle peut être due à un Système Nerveux Autonome (SNA) en mode survie, une surcharge de complexité, une incertitude trop élevée, un enjeu trop lourd, un conflit intérieur non résolu, un manque d’informations, un état de sidération, une impuissance apprise (cf section plus loin).
Dans la non‑décision, le geste n’est pas refusé : il n’est pas - encore - possible.
La non‑décision est un état neuro‑relationnel, pas un choix moral.
La décision de ne pas agir : un choix, parfois conscient, parfois semi‑conscient
La décision de ne rien faire est un acte.
Elle peut être prudente, ajustée, protectrice, respectueuse, ou au contraire négligente, évitante, indifférente, voire malveillante.
Elle appartient au champ de la responsabilité, du discernement, et parfois du droit (ex. devoir d’assistance à personne en danger).
La décision de ne pas agir est un choix, même lorsqu’il est inconfortable.
Ce peut être une décision de bienveillance : ne pas agir par crainte de faire du mal.
Ce peut-être la décision de ne pas décider tout de suite, de résistance à des pressions qui ne sont pas considérées comme justes ou aidantes.
L’échelle malveillance – absence de bienveillance – bienveillance
L'échelle de la bienveillance à 3 segments - malveillance / absence de bienveillance / bienveillance - permet de situer clairement les gestes — et les absences de gestes — dans un continuum.
- Malveillance : décider de ne pas agir pour nuire, punir, humilier, abandonner.
- Absence de bienveillance : décider de ne pas agir par indifférence, négligence, évitement.
- Bienveillance : décider d’agir, ou décider de ne pas agir, pour protéger, ajuster, respecter, ne pas envahir.
Sur cette échelle apparaissent notamment deux grands types de situations :
- l'absence de geste qui ne porte pas à grandes conséquences,
- l'absence de geste qui porte à conséquence.
Dans une situation banale : la non‑décision relève de l’absence de bienveillance
Dans une situation de danger grave : la non‑décision devient une décision de ne pas agir
L’obligation d’assistance : une responsabilité juridique… mais pas universelle
En France
Dans les pays anglo‑saxons
Et pourtant : la Théorie Polyvagale rappelle que la non‑action peut être involontaire
- la physiologie,
- le droit,
- les considérations éthiques et morales.
Le prisme de la TPV : pourquoi on peut être paralysé
La Théorie Polyvagale éclaire un point souvent mal compris : la paralysie n’est pas un choix.
En mode survie, le SNA peut basculer en immobilisation, sidération, ou shutdown.
Dans cet état :
- la rationalité cognitive est indisponible,
- l’empathie est réduite,
- la capacité d’agir est inhibée,
- le geste de secours est physiologiquement impossible.
Ce n’est pas un manque de courage, ce n’est pas un défaut moral, c’est un état du vivant.
Le croisement avec les travaux de Martin Seligman : l’impuissance apprise
Les travaux de Martin Seligman sur l'impuissance apprise montrent que lorsqu’un organisme a vécu des situations où il n’avait aucun contrôle, il peut apprendre que l’action est inutile et vaine, même lorsque l’action redevient possible. (cf une vidéo très parlante sur la facilité d'induire de l'impuissance apprise en quelques minutes)
Dans ce cas, la non‑décision n’est pas un choix : c’est une conséquence d’un apprentissage traumatique.
Cela explique la passivité, la résignation, l’incapacité à intervenir, la difficulté à poser des gestes de bienveillance.
A noter que cette impuissance apprise peut se jouer à la fois individuellement, par contagion entre personnes et aussi au niveau collectif.
Les implications pour la bienveillance
Cette distinction transforme profondément les trois versants de la décision bienveillante.
Pour nos propres décisions
Elle évite de transformer la paralysie en culpabilité.
Elle permet de reconnaître l’état du SNA, l’impuissance apprise, ou la surcharge de complexité.
Envers les décisions d’autrui
Elle empêche de juger trop vite.
Elle ouvre un espace d’empathie pour les non‑décisions, qui ne sont pas toujours des refus.
Pour le geste de bienveillance
Elle rappelle que la bienveillance n’est pas seulement un choix moral, mais un travail de régulation du milieu.
Créer les conditions de sécurité où l’action devient possible est indéniablement le premier geste de bienveillance.
Articulation finale : responsabilité, compréhension, et bienveillance
Avec le prisme de la bienveillance, il est pertinent de considérer ensemble trois niveaux :
- Le niveau neurophysiologique : la Théorie Polyvagale montre que cette non‑action peut être causée par un état de sidération ou d’impuissance.
- Le niveau juridique : en France, ne pas agir face à un danger grave est un délit.
- Le niveau moral : dans l'échelle de la bienveillance, cette non‑action relève de la malveillance par assimilation
Ces trois niveaux ne s’opposent pas. Ils éclairent la même situation sous des angles différents.
La bienveillance consiste à tenir ensemble :
- la responsabilité (ce qui doit être fait),
- la compréhension (ce qui empêche d’agir),
- et l’ajustement (ce qui peut être fait pour restaurer ou assurer la capacité d’agir).


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