jeudi 15 janvier 2026

Chronique - être, rester ou ne plus être enseignante


Cela fait plusieurs semaines que je me consacre à construire mon idée de métaphore du Hêtre de la bienveillance, à constituer cette porte d'entrée à mes travaux de modélisation - qui, en réalité s'apparente plutôt à un hall de gare - et que j'ai laissé de côté un de mes plaisirs : l'écriture de chroniques d'humeur.

Elle répond à une double invitation : celle que je m'étais faite de réagir à la lecture d'un livre, cadeau de mon ami Christian Bruneteau, et celle du même Christian me demandant d'écrire quelques lignes pour reprendre les propos que je lui ai tenus oralement après la lecture de ce livre aux saveurs particulières, "tranchantes" pour reprendre le slogan de l'éditeur de ce livre. Editeur : La Guillotine, les éditions qui tranchent

Titre du livre "Etre et rester ...

... enseignante."

Autrice : Mélusine Dac (prénom et nom d'emprunt)

Plusieurs niveaux de lecture

Ma formation est scientifique et non littéraire et donc j'aurai du mal à évoquer de manière pertinente le style de Mélusine Dac. Ce que je peux dire en revanche, c'est que son style direct et humoristique m'a immédiatement embarqué dans son récit de tranches de sa vie, principalement dans des établissements scolaires de type différents. Une lecture au premier degré : celui qui donne la joie de la lecture et l'appréciation de l'humour.

Ma joie s'est cependant effilochée au fil de la lecture et les difficultés d'exercice de son métier évoquées par l'autrice. Le fond a pris nettement le devant par rapport à la forme qui est restée pourtant vivante jusqu'au bout. 

Autant ma joie s'est-elle envolée, autant mon intérêt et ma soif de connaissances se sont amplifiés tout au long de la lecture, sur un sujet de société qui ne m'est pas familier.

C'est à ce moment de la chronique que je vais énumérer les casquettes empilées sur mon crane dégarni pendant cette lecture :

  • l'humain qui cherche à apprécier le cadeau que lui a fait son ami avec une grande certitude que le livre lui parlerait,
  • le lecteur "lambda",
  • le curieux que je suis à découvrir des univers d'humanité,
  • le concepteur de l'idée d'une société et des territoires de la bienveillance ; la classe, l'école, la cour de récréation, le réfectoire, ... étant des territoires potentiels d'une bienveillance investie,
  • ce même concepteur étant en cours d'élaboration d'un texte sur les Passeur-Alchimistes,
  • le citoyen que je suis ; parce que l'école est un enjeu qui traverse en réalité toutes les strates de la société ; avec un enjeu de conscience : l'impact de mettre ou non son bulletin de vote dans une urne, et avec quel bulletin, quelle que soit l'élection, du scrutin municipal jusqu'au scrutin européen.
J'aurais pu citer l'ancien élève et le beau-père d'une élève à partir de ses 8 ans au début des années 2000, mais je ne pense pas que ces deux casquettes soient entrées dans la danse des casquettes.

Lister ces casquettes, c'est aussi une façon d'avancer deux convictions :
  • Ce livre s'adresse tout autant aux personnels de l'Education Nationale quels que soient leur métier, leur fonction, aux parents, aux grands-parents, aux étudiants, aux élus à toutes les strates de la société et aux citoyens.
  • La qualité de vie de tous les êtres humains entre les murs de nos écoles, collèges, lycées, établissements du supérieur nous regarde toutes et tous, engage notre responsabilité, et particulièrement notre responsabilité à prendre soin de tous les personnels autant qu'ils prennent soin de nos enfants. Le premier enjeu constituant à la fois une condition nécessaire et un préalable pour le deuxième. Au même titre que l'évidence et la bienveillance voudraient que notre société prenne soin des soignants pour qu'ils aient les conditions appropriées pour prendre soin des patients, être fiers de l'exercice technique et humain de leur profession et sans risque de surengagement et d'impuissance.

Par le prisme de la bienveillance

Mon intention n'est ni de synthétiser ni de résumer ce livre qui m'a particulièrement marqué émotionnellement et intellectuellement.

Par contre, il m'a semblé intéressant d'évoquer en quoi la posture tenue par l'autrice m'a interpelé par rapport à mon travail de modélisation. L'autrice remercie en 4ème de couverture les lectrices et lecteurs de lui offrir leur attention. Je la remercie de l'attention qu'elle portera à cette chronique qui lui est dédiée et à mon ami Christian.

Si la 4ème de couverture évoque l'amour de l'autrice pour son métier, je me permets de dévoiler que cet amour exprimé tout au long du livre cohabite avec une évocation de contextes et situations qui donnent tout son sens au titre "Etre et rester". L'autre alternative étant une option tout aussi respectable et bienveillante pour garantir sa propre santé : "partir" en considérant des conditions d'exercice objectivement sacrément difficiles et stressantes, amplifiées par une petite musique du dehors qui fait des enseignants des cigales face aux travailleurs, les vrais, des fourmis.

Voici donc quelques éléments de posture que j'ai particulièrement apprécié, et notamment avec le prisme de mes travaux de modélisation les plus récents.

Les deux visages de l'invisible

Une des prouesses de Mélusine Dac dans son livre est d'avoir su rendre visible deux visages de l'invisible : le visible bienveillant et l'invisible non-bienveillant (avec humour comme je l'ai indiqué précédemment) ; ce dernier pouvant être décomposé en malveillance et absence de bienveillance (notamment, l'absence de soutien).

L'invisible bienveillant, c'est aussi la face caché de l'iceberg de toutes les tâches invisibles que les enseignants réalisent et dont les parents et plus globalement le citoyen lambda n'a aucune idée. Une illustration en page 23 en dresse quelques-unes et l'autrice en distille à plusieurs endroits pour aider à la prise de conscience. Cette invisibilisation des tâches n'est pas une caractéristique exclusive de ce métier, et c'est d'ailleurs le point de départ de mon travail sur l'attention réciproque en 2016 qui montrait que dans beaucoup de collectifs de travail la souffrance au travail naît d'une méconnaissance réciproque de la réalité du travail de chacun, avec une tendance humaine forte à porter des jugements simplistes et radicaux facteurs de déni de reconnaissance.

Son livre peut être considéré comme une hybridation - concept qui nous est cher à mon ami Christian et moi - entre un récit vivant qui témoigne d'une belle pratique individuelle et collective de l'enseignement à l'échelle d'un établissement et un texte résolument politique au sens noble du terme qui dénonce des conditions délétères d'exercice dans des établissements de nature diverse.

De l'impuissance solitaire à l'insuffisance de puissance coopérative

Je me suis intéressé au sentiment d'impuissance dans le milieu du travail à l'époque où j'étais consultant et modélisateur de la Qualité de Vie au Travail. J'ai développé l'idée d'un enjeu important individuel et collectif dans les organisations : la capacité à pouvoir s'extraire d'un sentiment d'impuissance solitaire par la recherche de coopération avec d'autres pour retrouver de la puissance. Un enjeu d'autant plus pertinent quand les problèmes rencontrés sont systémiques et non pas une question d'incompétence comme malheureusement l'être humain oppressé et isolé finit par s'en autoconvaincre, quand il n'est pas un peu aidé par sa hiérarchie, voire des pairs aussi malveillants les uns que les autres (je renvoie à une illustration très parlante en page 86 du livre).

J'ai relevé dans son récit qu'elle a eu la capacité à chercher la puissance coopérative qui s'est effectivement activée avec des effets gagnant-gagnant. ET pour autant, cette puissance coopérative qui a suscité clairement de l'admiration en moi s'est heurtée à une machinerie de l'Etat qui, de mon point de vue, a probablement créé une forme d'impuissance collective malgré toutes les énergies et les bonnes volontés sur le terrain.

Ce qui m'offre une transition avec un concept que j'ai découvert encore grâce à mes échanges avec mon ami Christian : la robustesse

La robustesse a toujours des limites

J'ai appris sur le concept de robustesse à travers des podcasts et vidéos dans lesquels était invité le biologiste Olivier Hamant. Ce qui m'a permis de continuer à démonter le culte de la performance en lignée directe de ce que j'avais pu faire pour la Qualité de Vie au Travail.

Quels que soient les écosystèmes humains,  et à l'image des écosystèmes autres qu'humains, l'enjeu n'est pas qu'ils soient performants, mais qu'ils soient robustes. La robustesse pouvant se définir comme la capacité à pouvoir s'adapter à des fluctuations.

Seulement il y a une limite à tout : tout être vivant et tout matériau a un seuil de rupture. La répétition des fluctuations ou une fluctuation importante peut provoquer la rupture. Dans le monde du travail, cela porte un nom maintenant très répandu : le burnout. Et nul ne peut dire qu'il en sera préservé. Et même si le chemin vers la rupture est pavée de signes visibles, aucun indicateur ne permet de savoir si elle va se produire et quand elle va se produire et avec quels dommages et pour combien de temps. 

Autrement dit, tout signe visible d'essoufflement doit être pris au sérieux, et en articulation des responsabilités individuelle, interpersonnelle, collective et sociétale. Et c'est bien donc un enjeu qui ressort de ce récit : notre société recherche la performance en tout, et y compris, voire d'abord, dans l'éducation, avec une petite pincée de discours sur l'intégration et l'égalité des chances pour être politiquement correct. Une performance qui joue toujours de la même équation mortifère : augmenter les objectifs et diminuer les coûts, donc les ressources.

Au contraire, l'équation de la robustesse et de la bienveillance est de se donner les moyens des ambitions. Et quand ça coince, on baisse les objectifs, ou on augmente les ressources, ou les deux. Parce que si performance rime avec bienveillance, en réalité seule la bienveillance rime phonétiquement avec évidence et pertinence.

Que faire quand le soutien attendu ne vient pas ?

Je dévoile un petit peu le contenu du livre mais de manière très limitée : l'autrice s'est interrogée sur l'opportunité de faire grève et avec un questionnement de haute bienveillance : est-ce bienveillant pour les enfants et les parents d'en faire des victimes collatérales (c'est ma libre reformulation) ?

J'ai posé 3 enjeux de bienveillance dans ma modélisation : faire du bien, ne pas faire de mal et signaler, dénoncer et faire face au mal. 3 enjeux qui soit dit en passant traversent l'écrit de l'autrice.

Le 3ème enjeu est probablement le plus difficile à saisir, d'autant plus quand on se fixe comme principe ne pas s'autoriser la réponse oeil pour oeil, dent pour dent. Faire face à la non-bienveillance, tout en restant bienveillant, en cherchant des solutions qui puissent rester bienveillantes pour toutes ou la plupart des parties prenantes relève sans conteste du défi. D'ailleurs, c'est tellement un défi, que pour beaucoup, la bienveillance n'a pas sa place quand il s'agit de faire face à la prédation, la domination, l'agression, ... qu'elle soit individuelle, collective ou institutionnelle. Même de la théorie des jeux (mathématique) ressort que la stratégie la plus efficace est la CRP (Coopération-Réciprocité-Pardon). La bienveillance pouvant être entendue par le pardon, mais la réciprocité invitant à répondre sur le même registre (notamment répondre à la malveillance par la malveillance).

S'efforcer de respecter un principe de bienveillance pour faire face à la malveillance ou l'absence de bienveillance nécessite un travail réflexif sur l'émergence de modalités pratiques allant dans ce sens. Il y a un travail de recensement et probablement aussi des nouvelles modalités à inventer.

Ce livre m'a tendu une perche pour que j'y consacre une de mes prochaines priorités de réflexion et de modélisation.

Etre puis ne plus être enseignante

Mélusine Dac témoigne d'une enseignante qui est restée enseignante. 

Maintenant, imaginons le même livre, le même à une toute petite différence près, mais d’importance : on remplace les toutes dernières pages par une fin de récit un peu … différente : son état de santé et l'état de son système nerveux autonome auraient pu l'amener à ne plus être enseignante pour sauver sa peau, sa santé, son couple, sa famille.

J'admire le fait qu'elle soit restée enseignante et que cette force, ce courage, cette volonté donnent le titre à son livre.

Pour autant, je tiens à dire ici, qu'une autre fin moins "valorisante" - dans le monde d'aujourd'hui - mais tout aussi humaine qui aurait été de sortir de l'enseignement n'aurait rien enlevé de toutes les qualités que j'ai trouvé à ce livre et au respect et à l'admiration que j'ai pour cette enseignante, pour les personnes qu'elle a pris bien soin de valoriser dans son livre, et plus généralement pour tous les personnels de l'Education Nationale qui donnent du mieux qu'ils peuvent dans des écosystèmes plus ou moins humains et coopératifs et une machinerie de performance faite aussi d'êtres humains qui font ce qu'ils peuvent, les uns et les autres avec leur Système Nerveux Autonome qui peut les couper de leur empathie, malgré eux.


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