vendredi 19 janvier 2024

3 enjeux de bienveillance face à l'inceste



En novembre 2023, j'ai consacré un article à trois enjeux indissociables de bienveillance. Article que j'ai transformé en page à l'occasion de la rédaction du présent article dans la mesure où il m'est paru important que ces 3 enjeux constituent un élément de ma modélisation en tant que tel. Cette page s'intitule 3 enjeux de bienveillance : faire du bien, ne pas faire de mal, et signaler/dénoncer le mal.

Ce présent article est né de mon engagement en tant que citoyen depuis quelques semaines sur le sujet sociétal et crucial de l'inceste, de mes interactions sur le sujet, notamment avec le collectif Soutien Ciivise (sur Facebook, sur Instagram), et presque à chaud hier jeudi 18 janvier 2024 et ce vendredi 19 janvier 2024 aux deux événements dans le cadre de la caravane Mouv'Enfants organisée par Arnaud Gallais en partenariat avec C3S (Corse Stratégie Santé Sexuelle) et notamment la radio associative Frequenza Nostra en 4 étapes en Corse. Le premier événement à Ajaccio se passant hier au tribunal d'Ajaccio.

Je commence par faire un parallèle. Dans la page de référence évoquée en introduction, j'ai imaginé la situation où un homme agresse sexuellement une femme dans la rue. Tout passant a obligation par la loi d'intervenir, soit directement, soit en faisant appel aux forces de l'ordre, sous peine d'être poursuivi pénalement pour non-assistance à personne en danger. Jusque-là, je pense être à peu près entendable.


Alors, imaginez maintenant un homme agressant sexuellement un enfant dans sa famille. 160 000 enfants sont victimes d'inceste par an, 1 toutes les 3 minutes. Majoritairement des filles, et presque exclusivement par une personne de sexe masculin. Il s'agit bien entendu d'un niveau particulièrement élevé de malveillance et de maltraitance (à l'extrême gauche d'une échelle de la bienveillance allant de la malveillance à la bienveillance). C'est un crime.
Continuons sur le registre de l'imagination. Une personne dans la famille est parfaitement au courant de ses agissements, mais se tait et laisse le calvaire de l'enfant perdurer, éventuellement pendant des années (un enfant peut ainsi être victime jusqu'à 3 000 viols par le même agresseur dans son enfance). Cela s'appelle non-assistance à personne en danger. 
Imaginons aussi que l'enfant se confie à sa mère, qui se confie à un médecin mais en demandant au médecin de garder cette information pour lui. Et que ce médecin considère que le secret médical et que la relation de confiance (théorique ou réelle) avec la mère sont plus forts éthiquement que son obligation de faire un signalement à la justice.

Question : êtes-vous prêt à m'entendre si je fais un parallèle avec le cas du viol de la femme en pleine rue, et que nous sommes en situation de non-assistance de personne en danger ? Je n'en suis pas sûr. Et par contre, je suis sûr que la société dans son ensemble ne considère pas le non signalement d'inceste comme de la non-assistance à personne en danger. Autre question : cela voudrait-il dire qu'un enfant ne serait pas une personne ?

Notre rôle de citoyen, d'être humain, ce n'est pas seulement de faire du bien

Prendre soin de nos propres enfants, petits-enfants, c'est la moindre des choses me direz-vous. Selon la loi, les parents ont parmi leurs devoirs celui de protéger leurs enfants. 

Alors, si protéger est la moindre des choses, constatons avec les chiffres donnés par la CIIVISE et par d'autres institutions précédemment, que prendre soin de ses propres enfants n'est pas chose partagée par la totalité des parents puisque 160 000 enfants par an sont victimes d'inceste et violences sexuelles (sans compter les violences non sexuelles) et que 5,5 millions d'adultes ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance. Combien cela fait-il d'agresseurs dans la nature ? Je ne vous donne pas la réponse car à ma connaissance, il n'y a pas d'estimation. Serait-ce trop effrayant d'oser imaginer tirer un tel fil ? Je referme cette parenthèse pour ce qui concerne le présent article.

Prendre soin de nos enfants au jour le jour répond à un premier enjeu : Faire du bien.

Faire du bien - à ne pas confondre avec "faire plaisir" - est un enjeu d'importance aussi quand des cas d'inceste sont signalés : il faut prendre soin de l'enfant victime. Il y a des fois où il faut prendre soin aussi des agresseurs et je pense précisément aux cas où un enfant mineur est agressé par un autre enfant mineur. Agression non pas par perversion mais parce qu'il a vu des choses qu'il n'aurait jamais dû voir - des vidéos pornographiques - et qu'il a voulu faire ensuite comme les adultes. Phénomène très inquiétant qui monterait en flèche.

Faire du bien, c'est :

  • offrir un espace bienveillant pour écouter l'enfant
  • écouter l'enfant, 
  • le croire et le valoriser, le conforter pour sa démarche,
  • et le protéger immédiatement, d'autant plus s'il le demande explicitement. 

C'est à la fois une responsabilité individuelle et collective, les deux devant être coordonnées, soudées, indissociables, ancrées, ...

Quand un enfant libère sa parole, il cherche aussi à se libérer de sa souffrance. Et donc apparaît un deuxième enjeu d'une importance probablement largement sous-estimée : Ne pas faire de mal, à entendre ici, ne pas ajouter des souffrances supplémentaires à la souffrance déjà vécue.
Ne pas écouter, ne pas croire, ne pas protéger sont autant de souffrances qu'il faut absolument éviter à l'enfant. Et si on fait bien le "écouter" et le "croire", n'allons surtout pas croire que la souffrance du "ne pas protéger" serait largement compensé par le fait du bienfait donné par le "écouter" et "croire".
Nous ne devons pas nous en accommoder, ni individuellement, ni collectivement.
"Protéger les enfants immédiatement" tel est l'interpellation impérative qui nous a été adressée par la CIIVISE, et notamment dans la bouche du juge Edouard Durand.

Ne pas faire de mal, passe aussi par la définition d'un processus coordonné où l'enfant ne soit pas obligé d'avoir à répéter N fois les explications des actes dont il a été victime. C'est aussi la façon dont il est interrogé, les mots que l'on utilise. Tout cela passant par de la formation, un axe important de la CIIVISE qui a d'ailleurs publié un fascicule de formation/sensibilisation aux professionnels de l'enfance.

Et pour revenir au début de mon article, nous avons bien entendu un 3ème sacré enjeu à vraiment saisir enfin correctement : Signaler, Dénoncer, faire face au mal

Et là, je vais formuler différemment ce que dit le juge Edouard Durand : nous ne pouvons pas nous cacher derrière le petit doigt, ou plutôt, un certain nombre de petits doigts. Je vais en énumérer quelques-uns et probablement que j'en oublie :

  • "ça va détruire la famille !" : Mais qui a détruit de fait la famille en s'en prenant à l'enfant ? 
  • "on sait que les enfants peuvent affabuler" : selon des études, 95 (97 ?)% des révélations des enfants s'appuient sur la réalité. Alors, si on pousse à l'absurde, sur 100 enfants victimes signalées, on en protègera aucun sous prétexte qu'il y en aurait 5 qui pourraient ne pas dire la vérité ? Et on n'aurait aucun moyen de détecter les non vérités ?
  • "le secret médical" : mais ne s'agit-il pas de hiérarchiser les choses ? L'obligation de signaler doit passer avant toute autre considération. Si un médecin devait briser la confiance, l'intégrité de la vie d'un enfant ne passe-t-il pas avant le lien de confiance entre un patient et son médecin ?
  • "c'est de la sphère privée, c'est délicat" : sauf que le délicatesse n'est pas du côté de l'agresseur.
  • "c'est bien connu, c'est toujours au messager qu'on s'en prend" : il faut prendre ses responsabilités, et c'est aussi à notre société de valoriser et de protéger les protecteurs, les messagers au même titre que sur d'autres sujets de société, il faut protéger les lanceurs d'alerte
  • "Ca n'est pas normal, mais après tout ça n'est pas si grave, ce n'est qu'une enfant, elle aura vite oublié" : cela semble assez irrecevable.
Si signaler, alerter, dénoncer, faire face au mal est un devoir, souvent individuel, il faut qu'en face il y ait le devoir de notre société de recevoir à tous les échelons avec sérieux, détermination, rapidité ces signalements en pleine lucidité des risques pour l'enfant, et en utilisant le feedback (je te tiens au courant toi lanceuse-lanceur d'alerte, déjà par un accusé de réception et puis des suites que je donne).

Je m'arrête en quelques mots sur la sémantique : un sujet évoqué à la réunion de ce vendredi : le mot "dénoncer" est-il opportun ? Deux positions auraient pu paraître opposées sur le sujet. En réalité, elles m'ont semblé complémentaires : quand un membre d'une famille, un voisin, signale, alerte sur une suspicion d'inceste, utiliser le mot "dénoncer" peut être connoté négativement : le traitre, le fossoyeur de la famille. Son utilisation peut en effet représenter un obstacle au signalement et à la prise en charge le plus tôt possible de l'inceste, notamment pour éviter les tergiversations de la personne témoin. C'est d'ailleurs sûrement un élément de la prévention : légitimer et valoriser les lanceuses et lanceurs d'alerte. Maintenant, "dénoncer" les propos du Président de la République sur Depardieu par exemple, ça va plutôt dans le sens de combattre le fléau des violences faites aux enfants et aux femmes, et le fléau des fake news.

Les 3 enjeux indissociables de bienveillance tels que je les ai modélisés prennent tout leur relief et peuvent offrir une grille de lecture des enjeux pour la protection des enfants victimes d'inceste, et je les résume pour terminer :
  • faire du bien, protéger,
  • ne pas faire - surajouter - du mal, par des maladresses, par un processus "écouter - croire - protéger" avorté,
  • signaler, alerter dès lors que l'enfant se confie, et idem quand un repérage laisse à penser que ....

Dans un système grippé, ça donne quoi d'aborder ces 3 enjeux ?

La CIIVISE par la voix du juge Edouard Durand a dit les mots suivants lors de son audition par la Délégation aux droits des femmes du Sénat le 9 novembre 2023 : "Si 3% des mis en cause pour viol sur mineurs sont condamnés, c’est que nous vivons dans un régime d’impunité ".

A noter que le pédopsychiatre, médecin légiste et expert auprès des tribunaux Jean-Marc Ben Kemoun expliquait à Ajaccio que dans un pays comme la Tunisie, les statistiques sont inversées : il y a 90% de suite dans les dossiers contre 90% de sans suite en France, comme quoi, il n'y a aucune raison que l'impunité face à l'inceste soit une fatalité. Il a poursuivi en disant que la France était considérée par les anglosaxons comme "un pays de pédocriminels". La France, pays de pédocriminalité dans le sens où elle est "relativement admissible jusqu'il y a peu", tolérée et non ou mal punie. Outre le chiffre donné par le juge Edouard Durand, la France est le 3ème pays hébergeur de contenus pédopornographiques au monde avec des moyens dérisoires pour y faire face. Encore aujourd'hui le 19 janvier 2024, l'ONU exhorte la France à protéger les enfants contre l'inceste et toutes les formes d'abus sexuels.

Alors, quand il est connu et largement répandu, y compris chez les professionnels en charge de l'enfance, que la France impose et maintient un régime d'impunité -, il n'est finalement pas surprenant que l'enjeu de "signaler le mal" soit difficile à mettre en pratique. Pourquoi ?

Parce que faire un signalement (enjeu 3 "Signaler/dénoncer le mal") quand on est sûr que l'on va faire du bien (enjeu 1 "Faire du bien") à l'enfant et aux personnes protectrices et de ne pas leur procurer du mal inutilement (enjeu 2 "Ne pas faire du mal"), c'est largement plus facile que faire un signalement dans un régime d'impunité, où émergent selon moi alors trois enjeux supplémentaires cruciaux que j'évoquerai dans un prochain article :

  • le discernement qui doit permettre de prendre des décisions les moins mauvaises possible à défaut des meilleurs possible dans un système grippé, voire sclérosé ; le discernement qui doit permettre de gérer au mieux des injonctions paradoxales qu'il faut savoir hiérarchiser, ce qui n'est pas facile, surtout si on est isolé. Le discernement qui nous fait partager un socle commun, une boussole commune : protéger l'enfant immédiatement. Le discernement qui fait que l'absence de preuve physique (dans plus de 95% des cas selon le docteur JM Ben Kemoun) ne doit pas être l'alpha et l'oméga. Le discernement à partir des chiffres : pourquoi ne pas croire avant tout l'enfant puisqu'on sait que "dans 95% des cas, ce que dit l'enfant s'inscrit dans la réalité". Le discernement qui interroge les objets de notre tolérance d'une part, de notre indignation d'autre part (cf mon article Tolérance ET Indignation)
  • La bonne gestion des ambivalences et la culture du ET au lieu du OU : oui, il y a régime d'impunité et en même temps il y a des professionnels qui font la preuve tous les jours qu'il est possible de le fissurer et de prendre en charge de manière efficace et humaine les enfants et celles et ceux qui les protègent. Et puis il y a la CIIVISE qui a fait un travail considérable pour mettre notre société définitivement sur la bonne voie. D'où l'importance qu'elle puisse être maintenue dans sa doctrine et avec le juge Edouard Durand (cf ma pétition et les différentes mobilisations référencées par Soutien Ciivise). Il y a les victimes et associations de victimes qui se battent sans relâche pour qu'aucun enfant ne puisse subir les violences et traumatismes subis. Ces deux premiers enjeux étant étroitement liés avec le 3ème enjeu :
  • la construction de dynamiques qui permettent de passer de l'impuissance solitaire de bon nombre d'acteurs de l'enfance à une puissance coopérative. Une impuissance qui fait un douloureux écho à l'impuissance des enfants victimes et de leurs parents protecteurs - disons statistiquement : les mères protectrices - Un enjeu que j'avais déjà posé en 2018 pour un autre sujet de société : la Qualité de Vie au Travail (QVT) (cf dossier De l’impuissance solitaire à la puissance coopérative sur laqvt.fr). Il y a le potentiel de coopération entre les professionnels, et il y a aussi face à ce régime d'impunité, différentes formes de coopération entre ceux qui agissent "contre", ceux qui agissent au sein d'un système pour le faire bouger et ceux qui agissent "à côté".
Autant de points que je développerai donc dans un prochain article.


Vous voulez un bref aperçu de mes éléments de modélisation de la bienveillance : alors suivez le parcours interactif que j'ai intitulé "Jedi de la bienveillance" :


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