lundi 11 décembre 2023

Voir et donner à voir | Exemple : les RERS, des pratiques de bienveillance - Partie 1


Dans le cadre de la série Voir et Donner à voir pour mettre la bienveillance en musique que j'ai démarrée par deux articles sur mon blog lesverbesdubonheur.fr, je vais prendre dans ce troisième article un exemple de dispositif hautement bienveillant dans lequel les deux dynamiques "Voir" et "Donner à voir" sont centrales.

Dans un premier article intitulé Voir et (se) rendre visible et accessible : une double dynamique de Bienveillance et d'Attention Réciproque, j'ai évoqué l'enjeu d'une telle dynamique pour la bienveillance et pour une bonne coopération dans notre société.

J'y ai évoqué l'intérêt pour chacun individuellement et aussi pour chaque communauté et collectif de se donner du temps pour voir et donner à voir situations, émotions, besoins, aspirations, être et faire.

"Voir" et "Donner à voir" sont deux dynamiques essentielles pour faciliter les partages de savoirs, l'altruisme et la coopération. Des échanges pour lesquels peuvent se jouer des enjeux de réciprocité. Et dès lors, il est intéressant de distinguer deux types de réciprocité : la réciprocité stricte et la réciprocité ouverte.

Jouons au jeu "Je sais ... Je ne sais pas ..."

Dites, ça vous dirait de jouer à un jeu avec moi ? Partons sur l'hypothèse hyper réaliste que vous avez répondu très spontanément "Oui". 
Je vous propose donc un jeu que j'ai appris avec Claire Héber-Suffrin, fondatrice avec son mari du dispositif de Réseaux d'Echanges Réciproques de Savoirs, RERS pour les intimes (l'association FORESCO est le mouvement français des RERS).


Ce s'appelle "Je sais ... je ne sais pas ...". La règle du jeu est très simple : lancez successivement et spontanément "Je sais ... " et dites une chose que vous savez (faire) puis "Je ne sais pas ..." et une chose que vous ne savez pas (faire). Je vous suggère de héler une ou plusieurs personnes autour de vous, là maintenant, ou un peu plus tard, pour jouer avec vous.

Je commence : "Je sais repérer les escroqueries sur internet et ... je ne sais pas utiliser correctement une scie circulaire". A vous !
...
Bon, puisque c'est à nouveau à mon tour : "Je sais utiliser une méthode mnémotechnique pour retenir une liste de courses et ... je ne sais pas comment on cuisine ces desserts légers avec des couches qui se superposent". A vous !
...
C'est encore à moi. Ca revient vite à mon tour ! "Euh ... je sais comment créer un blog gratuit et sans publicité (ex lesverbesdubonheur.fr) et ... je ne sais pas dessiner, mais alors pas du tout !"

Quand j'ai fait ce jeu au sein d'un petit groupe animé par Claire Héber-Suffrin, avant que l'on commence ce jeu, il y a une des personnes qui se sentait très embarrassée quand on lui demandé plus formellement si elle avait des savoirs qu'elle pouvait transmettre. Au cours du jeu, elle a fini par "lâcher" (vous savez, le "lâcher" du fameux "lâcher prise") qu'elle avait une activité de loisirs artistiques qu'elle savait faire. Le lendemain (2ème et dernier jour de formation) elle nous a amené plusieurs de ses créations qui nous ont laissé bouche bée. Pour quelqu'un qui pensait ne rien avoir à transmettre à quiconque, disons que sur son activité passion, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle avait une sacré matière, un sacré savoir-faire.

Parce qu'en réalité quand on tend judicieusement la perche comme l'a fait Claire Héber Suffrin avec "Je sais ... je ne sais pas", s'expriment à la fois des savoirs et des savoir-faire, voire des savoir-être que l'on possède ou que l'on pourrait acquérir (à minima, s'y intéresser).

Une fois la perche tendue, on peut être amené à constituer deux listes : 
  • des savoirs et savoir-faire que l'on a et qui ont le potentiel d'être transmis généreusement et humblement à autrui qui en connaît moins que soi (pas besoin d'être un agrégé sur le savoir ou un expert du savoir-faire en question),
  • des savoirs et savoir-faire que l'on aimerait bien développer, acquérir ou effleurer si cela était possible facilement, sans se trouver à dépenser de l'argent dans des formations professionnelles, ou même à adhérer à des associations à but non lucratif qui sont en réalité des organismes qui rémunèrent des professionnels, organismes éventuellement créés par des professionnels. Autrement dit, des savoirs et savoir-faire qui se marchandisent. Je ne dis pas que cela ne devrait pas exister, mais je dis en revanche qu'il est bon qu'existe par ailleurs d'autres solutions basées sur la gratuité et l'altruisme, et faisant société (dimensions politique, citoyenne, philosophique, spirituelle, ... et économique).

Des demandes et des offres de savoirs, en réciprocité ouverte

Avec ce petit jeu, on prend conscience que chacune et chacun de nous a le potentiel de transmettre généreusement des savoirs et recevoir d'autres savoirs par autrui, transmis également généreusement. Et pas forcément par la même personne en retour. Et c'est là que l'on voit une différence fondamentale entre l'idée de réciprocité stricte - proche du donnant-donnant, et l'idée de réciprocité ouverte où chacun peut donner et recevoir, et pas en considérant l'autre comme un débiteur ou un créditeur, selon son propre rôle dans l'échange.

Je reviens à ce qui est ressorti du jeu que je vous ai proposé. Moi, je suis prêt à transmettre gratuitement à quelqu'un ma méthodologie, mes trucs pour repérer les arnaques. Ce quelqu'un ne me devra rien. En revanche, la personne sera invitée par le même type de jeu, et par de la réciprocité ouverte, à proposer elle-même des savoirs à d'autres. Et la comptabilité de qui donne, qui reçoit, qui donnerait moins et recevrait plus, je vais vous le dire : on s'en fiche, mais alors complètement (c'est déjà jouissif en soi philosophiquement de mon point de vue). Le principal, c'est qu'il y ait globalement un équilibre qui favorise la création d'échanges de savoirs. Un équilibre non pas pour que cela soit juste, mais surtout pour donner de la vitalité à l'écosystème d'échanges de savoirs.
C'est donc là le principe du RERS : former une communauté de personnes qui ont à la fois des savoirs à proposer et des savoirs à demander, et à faire en sorte de favoriser les échanges de savoirs : à une demande pourrait correspondre une offre.

Pour en revenir au sujet de mon article précédent : chaque personne de la communauté se trouve face à deux responsabilités fortes qui méritent d'être investies pleinement : 
  • donner à voir : mettre en visibilité ses offres et ses demandes de savoirs ;
  • voir : s'intéresser aux offres et demandes des autres pour faire émerger les possibilités d'échanges et aussi pour faire émerger d'autres savoirs qu'elle pourrait offrir ou demander. Par exemple, c'est en lisant la liste des offres et demandes que j'ai pu répondre à la demande d'une personne qui cherchait des renseignements sur l'utilisation du logiciel GIMP alors que je n'avais même pas idée de le proposer (en réalité on est chacun tellement rempli de savoirs qu'on ne peut pas tous les énumérer). Et inversement, j'ai trouvé des offres alléchantes de savoirs dont je n'avais pas idée. C'est ainsi que j'ai pu faire la visite de la maison d'une personne qui était entièrement autonome en électricité.
Pour aller un peu plus dans l'explication de l'organisation d'un RERS, il y a néanmoins une équipe d'animation dans chaque RERS pour faciliter les rapprochements entre les demandes des uns et les offres des autres, et aussi pour faire ce travail tout à fait essentiel : aider à faire émerger les offres et les demandes de chacune et chacun, et surtout pour les personnes qui débutent dans le RERS. Il y a aussi notamment à garantir que les échanges de savoirs ne dérivent pas en échanges de services, où pour le coup, la personne qui offre ne transfère plus un savoir mais fait à la place pour répondre à un besoin (souvent pressant) de la personne qui demande et qui devient consommatrice d'un service gratuit au lieu d'actrice.

MAIS - et c'est bien là l'enjeu que l'on trouve dans bon nombre d'associations d'une manière générale - la vitalité des échanges tient de la bonne contribution de chacune et chacun dans les processus centraux. Sinon, c'est l'équipe d'animation qui essaye de prendre à son compte ce qui n'est pas fait individuellement. Le résultat en terme de vitalité ne pouvant jamais compenser un investissement suffisant de chaque membre, et notamment dans la dynamique "voir" qui a incontestablement un pouvoir d'amplification, y compris dans une logique de cercle vertueux sur l'autre dynamique "Donner à voir". En effet, moi membre d'un RERS, plus je m'intéresse aux demandes et offres d'autrui, plus cela fait émerger potentiellement de nouvelles offres et demandes de ma part, avec un potentiel plus élevé d'échanges. Un point qui pourrait particulièrement parler aux lectrices et lecteurs de cet article faisant partie d'un RERS, et surtout celles et ceux ayant une responsabilité d'animation. De la même façon, plus les rôles d'animation sont répartis sur le plus grand nombre, meilleure sera la vitalité de l'écosystème, et ceci est valable de manière générale pour toute forme d'association, au risque de concentrer les rôles sur un petit nombre de personnes qui finissent par s'épuiser (cf mon article Juste engagement dans l'ESS et dans les mouvements de transitionS). C'est aussi un enjeu que j'ai appris de la bouche de Claire Héber-Suffrin, et dont j'ai pu constater les impacts négatifs à maintes reprises, quand les collectifs ne l'investissent pas assez.

Je donne ci-dessous un schéma que j'ai composé pour expliquer succinctement le fonctionnement d'un RERS sur un exemple d'échanges :




Il faut aussi pour ces deux dynamiques un support papier et/ou informatisé pour enregistrer les offres et demandes, pouvoir les consulter et faciliter les rapprochements. Ce qui répond aux enjeux "Donner à voir ... sur quel support, par quels moyens ?" et "Voir ... sur quel support, par quels moyens ?".

Dans une prochaine partie, j'expliquerai en quoi selon moi les RERS sont porteurs de pratiques de bienveillance, tout en me centrant sur les deux dynamiques centrales "Voir" et "Donner à voir".

Comment ne pas terminer cette première partie sans un petit clin d'œil au Troc Savoirs de la Cabane (La Cabane à Projets, Créon, Gironde), à tous les membres de l'équipe d'animation qui se sont succédés depuis sa création (et particulièrement Frédéric Foucault). Un petit clin d'œil également bien sûr à Claire et Marc Héber-Suffrin, Roger Parisot et aux contributrices et contributeurs à la vie du mouvement des RERS.

1 commentaire:

  1. très bel article. Merci Olivier. Au plaisir de te revoir. Claire

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